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Épilogue : un mystérieux chantre anglais au procès de Jeanne d’Arc
Le riche corpus textuel des divers procès de Jeanne d’Arc ne contient qu’une seule allusion à la vie musicale de son temps : dans ses trois dépositions des procès en réhabilitation de la Pucelle, l’huissier Jean Massieu évoque confusément l’intervention d’un « chantre de la chapelle du roi d’Angleterre » en marge du procès de 1431 21. Le récit le plus complet de l’épisode en question figure dans sa première déposition, de 1450 :
la ramenant en la prison de devant les juges, la quarte ou quinte journee, ung prestre, appellé messire Eustace Turquetil, interroga ledit deposant : « Que te semble de ses responses ? Sera elle arse ? Que sera ce ? » Auquel ledit deposant respondi : « Jusques cy, je n’ay veu que bien et honneur a elle ; mais la fin, je ne sçay quelle elle sera. Dieu le saiche ! » Laquelle responce fut par ledit prestre repportee vers les gens du roy. Et fut relaté que ledit deposant n’estoit pas bon pour le roy. Et a celle occasion fu mandé, la relevee, par ledit monsieur de Beauvoys, juge, et luy parla des dittes choses, en luy disant que il se gardast de mesprendre ; ou on luy feroit boire une foys plus que raison. Et luy semble que, ce n’eut esté le notaire Manchon, qui l’excusa, il n’en fust oncques eschappé.
Dans la déposition de 1452, l’épisode est relaté à l’identique en omettant simplement le dialogue et en soulignant surtout la frayeur de Massieu. Sa déposition de 1456 apporte en revanche une modification substantielle :
Et le témoin lui-même fut en grand danger, parce qu’en conduisant Jeanne, à l’aller ou au retour, il rencontra un Anglais, chantre de la chapelle du roi d’Angleterre, nommé Anquetil, qui lui demanda ce qu’il pensait de cette Jeanne. Le témoin ayant répondu qu’il ne voyait rien en elle que de bon, et qu’elle lui paraissait être une femme de bien, le chantre rapporta ce propos au comte de Warwick ; ce dernier fut très mécontent du témoin, qui dut beaucoup s’agiter à ce propos et s’en tira finalement avec des excuses 22
Entre 1450 et 1456, le prêtre Eustache Turquetil est donc devenu le chantre anglais Anquetil. Alors qu’aucun chantre anglais de ce nom n’est connu à ce jour, un Eustache Turquetil était bien, lui, maître de chant à l’école cathédrale de Rouen, comme en atteste un procès au sujet des droits d’enseigner dans la ville plaidé en avril 1436, dont les parties comprennent « pour l’école de chant, Guillaume Érart, chantre de la cathédrale, et Jean Turquetil, héritier de feu messire Eustache Turquetil, en son vivant maître de l’école de chant 23». Que ce maître de chant de toute évidence bien rouennais 24 ait servi la chapelle du comte de Warwick en 1431, n’a rien d’improbable. Quant au fait que son identité ait été modifiée en 1456, on peut raisonnablement l’attribuer à la volonté de ménager la mémoire d’une famille probablement encore bien présente à Rouen.
21 - J.-É. QUICHERAT, Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d’Arc, dite la Pucelle, 5 vol. Paris, Renouard, 1841-1849. Ces trois dépositions figurent respectivement t. 2, p. 16 et 329, et t. 3, p. 153-154.
22 - Traduction de P. DUPARC, Procès en nullité de la condamnation de Jeanne d’Arc, Paris, Droz, 1977-1988, t. 4, p. 111. Texte original : « Et ipsemet loquens fuit in magno periculo, ex eo quod, conducendo et reducendo eamdem Johannam, ipse loquens obviasset cuidam Anglico, cantori cappellae regis Angliae, vocato Anquetil, qui quidem Anglicus interrogavit loquentem quid sibi videbatur de eadem Johanna. Et quum ipse loquens respondisset quod in ea nesciebat nisi bonum, et quod sibi videbatur bona mulier : ipse cantor hoc retulit comiti de Warvic, qui de loquente male fuit contentus, et habuit ob hoc multa agere ; sed tamen se excusando evasit ».
23 - C. de ROBILLARD de BEAUREPAIRE, Recherches sur les établissements d’instruction publique et la population dans l’ancien diocèse de Rouen, Caen, Hardel, 1863, p. 63.
24 - L’historien Vincent Tabbagh a trouvé dans les archives de la cathédrale quelques éléments à son sujet (communication privée du 7 janvier 2015) : « Eustache Turquetil, prénommé plus couramment par le diminutif “Tassin”, appartenait à une famille bourgeoise aisée de Rouen. En 1420, qualifié de prêtre, curé de Loiselière, une paroisse rurale du diocèse, il échange par acte notarié avec Richard Turquetil, bourgeois de la paroisse Saint-Patrice à Rouen, une maison de cette paroisse qu’il a obtenue par héritage, contre une maison en la paroisse Saint-Martin d’Épinay (A.D. 76, 2 E 1/168 fol. 210). Le 10 janvier 1431, il est renouvelé à l’habit de la cathédrale (A.D. 76, G 2126, fol. 78 v°), c’est-à-dire qu’il peut servir au chœur, toucher les revenus de sa participation aux offices, mais qu’il n’est pas chapelain, ni comme titulaire d’une chapellenie perpétuelle ni comme membre d’un des collèges de chapelains de la cathédrale. Un Jean Turquetil, procureur en cour de l’officialité en 1440, était encore notaire en 1460 ».
Master of choirboys
Member of a church (musician)
Member of a court chapel (musician)
Male
4 en base de données
Rouen (France)
1420-04
Rouen
(France)
Commentaires : Il est alors déjà prêtre
Member of a court chapel (musician)
1429
Rouen
(France)
Institution : Royal chapel of England, England (United Kingdom)
Master of choirboys
before 1436
Rouen
(France)
Institution : Cathédrale Notre-Dame de Rouen, Rouen (France)
before 1436-04
Rouen
(France)
Anquetil ; Tassin
Aucune personne associée.
[FabreJ 1888]
[Fiala 2016a]
[Quicherat 1841-1849]
David Fiala - Project manager ; Biography author
https://ricercardatalab.cesr.univ-tours.fr/people/3191/
Fiala David, Eustache (Tassin) Turquetil, dans RicercarDataLab [https://ricercardatalab.cesr.univ-tours.fr/people/3191/] (accessed 18 septembre 2026).
Dernière modification : 6 septembre 2026